Photo inédite de Benjamin Raspail.


S’il existe de nombreuses représentations de Benjamin Raspail (portraits peints, dessins, caricatures, bustes sculptés) on ne connaissait à ce jour que deux photographies du fils aîné de François-Vincent Raspail, tirées de l’album de famille des Raspail conservé aux Archives Départementales du Val-de-Marne. L’une d’elle le représente au milieu des années 1860 [1].


Photographie de Benjamin Raspail en 1866 © Archives départementales du Val-de-Marne, 69 J 1492*.


Une récente recherche sur internet nous a conduit vers le négatif d’une plaque photographique de Pierre Lanith Petit, photographe renommé de la deuxième moitié du XIXe siècle, maître du célèbre Carjat, et connu pour sa Galerie des hommes du jour, collection de photographies et de notices biographiques d’hommes célèbres qu’il entreprend à partir de 1859 [2]. Faisant partie du fonds Pierre Petit de la collection de Françoise Doërr, acquis par les Musées Nationaux et attribué au Musée d’Orsay en 1990, ce négatif représente deux poses d’un homme d’âge mûr, à la barbe imposante, désigné comme François-Vincent Raspail (titre original : Raspail, député), entre 1860 et 1870 [3].


Négatif sur verre au collodion sec de Pierre Lanith Petit, référencé comme représentant François-Vincent Raspail entre 1860 et 1870. © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt, négatif sur verre au collodion sec, H. 18,0 ; L. 23,9 cm.


Identification du personnage photographié sur une étiquette collée sur la plaque négative. La légende du Musée d’Orsay indique : Sur le négatif, d. à l'encre noire sur étiquettes collées : 93 Raspail député . © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt.


La technique utilisée est celle du collodion sec sur verre, un procédé courant jusque vers la fin du siècle, avant que les plaques aux sels d’argent ne le remplacent progressivement. Ce procédé consiste à déposer du collodion, un nitrate de cellulose photosensible dissous dans un mélange d’alcool et d’éther, sur une plaque de verre [4]. Contrairement aux premiers daguerréotypes, nécessitant des temps de pose très longs et produisant des œuvres non reproductibles [5], l’invention du négatif au collodion, humide puis sec, fait entrer la photographie dans une nouvelle ère à partir de1850. Le procédé au collodion humide permet d’obtenir des images précises avec une large gamme de gris en un temps de pose de quelques secondes. Mais il a un inconvénient majeur : il nécessite d’être préparé, exposé et développé dans un laps de temps ne dépassant pas 30 minutes [6]. Si cela n’est pas trop contraignant pour des prises de vue en atelier, cela devient un obstacle pour les prises à l’extérieur. Dès 1854, une variante consiste à recouvrir la préparation sensible d’une pellicule d’albumine protégeant la couche humide et permettant de la conserver plusieurs mois : ce procédé, appelé collodion sec, a pourtant le défaut d’être jusqu’à 30 fois moins sensible que les plaques au collodion humide [7]. On ne peut pas gagner sur tous les tableaux !.

Parallèlement aux progrès techniques, André Adolphe Eugène Disderi, le maître de Pierre Petit, invente dans les mêmes années le portrait-carte : une photographie d’une personne au format carte de visite, reproductible à l’envie, que toutes les couches de la société peuvent se procurer à un coût raisonnable. Une véritable industrie se développe alors dans les ateliers de photographie qui fleurissent, industrie alimentée par le désir de chacun de se voir portraiturer ou de collectionner les portraits des « grands hommes » [8]. Pierre Petit en fait sa spécialité dans l’atelier qu’il ouvre en 1858 rue Cadet à Paris. Il réalisera plusieurs milliers de portraits d’intellectuels, d’artistes, de militaires, d’ecclésiastiques, ou encore d’hommes politiques.

Rien d’étonnant donc à ce que François-Vincent Raspail se soit retrouvé dans les années 1860 derrière l’objectif de Petit. À l’aide d’un logiciel en accès libre sur internet [9], nous avons créé le positif de la plaque conservée au Musée d’Orsay. L’image qui en résulte est reproduite ci-dessous. La première surprise que révèle cette image positive est qu’il ne s’agit pas de François-Vincent Raspail, mais de son fils Benjamin, reconnaissable notamment à l’ondulation particulière de ses cheveux ou à ses lèvres charnues. Ainsi, il semble que le titre original « Raspail, député » du négatif ait été mal interprété pour devenir « François-Vincent Raspail ». La seconde surprise est qu’il ne peut pas s’agir d’une photo de Benjamin Raspail prise entre 1860 et 1870 comme l’indique la légende du Musée d’Orsay. À cette époque, ni François-Vincent, ni Benjamin ne sont encore députés (François-Vincent le deviendra en 1869, Benjamin en 1876). De plus, le personnage apparaît plus âgé qu’il ne l’était à cette époque - comparez à la photo de l’album de famille : né en 1823, Benjamin avait 43 ans en 1866.


Photographies positives obtenues à partir du négatif conservé au Musée d’Orsay et disponible en ligne. Il s’agit de Benjamin Raspail et non de son père François-Vincent, comme l’indique à tort la fiche descriptive du Musée.


Si nous interprétons le nombre « 93 » de l’inscription sur l’étiquette collée sur la plaque : 93 Raspail député comme la date de prise de vue, alors Benjamin Raspail aurait 70 ans sur cette photographie, mais il n’était plus député. S’il ne s’agit pas d’une date (mais d’un numéro de série par exemple), alors on peut penser que la photographie a été prise entre 1876 et 1889, pendant l’un de ses quatre mandats de député. Il aurait entre 53 et 66 ans. À cette époque, Pierre Petit utilisait bien la technique du collodion sec : du fait de son imposante tignasse, il était même surnommé « Collodion le chevelu » en référence au roi Mérovingien Clodion le Chevelu ! [10]

Sommes-nous sûr du sens du rendu positif présenté ici ? À partir du négatif, il est en effet possible de créer deux positifs, images l’un de l’autre dans une glace, suivant le sens dans lequel on considère la plaque originale. Nous pensons que l’image positive reproduite ici est bien « dans le bon sens ». Tout d’abord, sur cette version, Benjamin est assis, sa jambe gauche tendue vers le sol, sa jambe droite pliée. Or on sait que Benjamin Raspail a subi une amputation de sa jambe droite jusqu’au genou suite à l’infection d’une blessure occasionnée par un jet de pierre en 1841. On le voit mal reposer pour la pose sur sa jambe de bois, ce qui serait le cas dans l’autre version positive. Ensuite, Benjamin était droitier, comme en atteste les représentations en peintre sur lesquelles il porte le pinceau de la main droite. Sa montre de gousset devait donc être mise dans une poche gauche du gilet [11], comme sur la version positive proposée.

Nous pensons donc avoir identifié deux photographies inédites de Benjamin Raspail, faussement référencées comme étant des portraits de son père. La comparaison de ces photos avec différentes représentations connues de Benjamin (photos de l’album de famille, dessins et portraits peints) à l’aide d’un logiciel de reconnaissance faciale [12], donne systématiquement un score élevé de similitude, alors que la même comparaison avec des photos ou portraits de son père, ou même de ses frères Camille ou Émile donne un résultat négatif.


Comparaison entre la photographie de Pierre Petit et une lithographie de Benjamin Raspail au moyen d’un logiciel de reconnaissance faciale basé sur une intelligence artificielle. La correspondance est significative à 99%.


Pour terminer, mentionnons que nous avons trouvé sur le site Chez Foucart [13], « fièrement propulsé depuis le pays des chocolatines » par Mathieu Touzeil-Divina, professeur de droit public à l‘Université de Toulouse Capitole (qui nous avait rendu visite lors de l’exposition « Raspail et Poulaille : les voies de l’engagement populaire » à l’automne 2024), le positif d’une de ces deux photos de Benjamin, agrémenté d’une citation du discours du 8 mars 1876 de … François-Vincent Raspail !

Références :

[1] Archives départementales du Val-de-Marne, 69 J 1492*, Benjamin Raspail (1823-1899).

[2] Pierre Petit, « Pierre Petit », Wikipédia, en ligne : https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Petit_(photographe).

[3] Francois-Vincent Raspail, « François-Vincent Raspail », notice d’œuvre, Musée d'Orsay, en ligne : https://www.musee-orsay.fr/fr/oeuvres/francois-vincent-raspail-68642.

[4] ] « Pierre Petit », Wikipédia, art. cit.

[5] « Raspail et la première photographie du monde », Maison Raspail, en ligne : https://maisonraspail.org/raspail-et-la-premiere-photographie-du-monde/.

[6] « Le collodion », Photochroniques, 25 février 2017, en ligne : https://photochroniquesblog.wordpress.com/2017/02/25/le-collodion/.

[7] Idem.

[8] N. Le Nain, « Pierre Petit : chronique d’un photographe (1831-1909) », Art et histoire de l’art, 2021, en ligne : https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-04708787v1/, p. 24.

[9] « Image Negate », Tech Lagoon, en ligne : https://tech-lagoon.com/imagechef/fr/image-negate.html.

[10] « Pierre Petit », Wikipédia, art. cit.

[11] « Montres de poche », Dalvey, en ligne : https://www.dalvey.com/fr/montres-de-poche.

[12] « Face Comparison », Icon Centre, en ligne : https://www.icon-centre.com/ai/face-comparison/face-comparison-frontend.php.

[13] « Chez Foucart », en ligne : http://www.chezfoucart.com/.